« IMPRESSIONS »

impression

La gravure est d’une grande exigence ; elle ne se donne pas la couleur pour séduire, ni la lumière, ni la matière. L’infinie variété des gris-noirs et des masses qu’elle sait arracher à la blancheur du papier, voilà tout son territoire. On sait quel parti Goya a su en tirer, faisant surgir de l’affrontement du noir et du blanc le tragique des existences.
Dans l’univers de Jeanne Clauteaux, nous ne sommes pas dans la noirceur écrasante, mais dans un travail infiniment subtil sur des jeux de gris. Emancipée de toute référence au dessin, la main qui tient le stylet fait naître des silhouettes qui semblent surgir du brouillard des rues de Prague.
Rien pour l’anecdote, rien pour nous distraire : des couples s’éloignent et nous ne pouvons imaginer qu’ils aient un regard pour nous. Nous ne les croisons même pas : ils s’en vont, ils vont leur chemin. Notre regard capte un geste qui les singularise et ils n’en savent rien, prêts à être absorbés par la blancheur opaque d’où ils ont surgi et à laquelle ils retournent. Cet anéantissement est imminent et plus certain que ne le pourrait l’obscurité la plus complète. Mais ils sont là, avant leur effacement, indubitables apparitions, présences tout à la fois massives et passagères. La force de ce qui nous est donné à voir tient à cette tension : l’instant n’est pas figé, épinglé, mais en suspension avant son évanouissement.

D’autres Etres peuplent ce monde : ainsi ceux « qui prennent la forme de bulles pour mieux rêver » aurait dit Henri Michaux (« L’espace du dedans »). On les voit qui prennent appui sur les bords de la feuille et se lancent en l’air avec intrépidité et une manifeste jubilation! La page est espace de liberté pour ces Etres candides qui allient volume, énergie et légèreté. Un monde sans pesanteur, sans gravité. Cette allégresse, rien ni personne ne peut venir la troubler ; la feuille d’où ils sont nés et où ils évoluent les protège de toute invasion par le dehors, de tout souci.

Il y a aussi ce qu’on aurait envie de nommer « l’Esprit de la montagne » : des pierres et des rochers dont l’amoncellement semble évoquer la statue géante d’un bouddha. Et…
Un fil relie toutes ces figures dans la manière dont elles s’imposent à nous : entre elles et notre monde, aucune passerelle réelle.

Et il ne s’agit pas de « représentations » « fantasques » ou « fantastiques », dans quelque sens que l’on prenne ces termes. Ni « représentation», ni « fantastique » ; rien à voir avec les délices de l’imagination ou la complaisance bavarde du pittoresque.

Et c’est là que réside, sans doute, l’étrangeté qui nous retient et nous fascine peu à peu.

Catherine Weisz